Le vol du siècle ne fut pas celui de telle ou telle banque par un groupe de malfaiteurs astucieux; trop de planification et pas assez de spontanéité. On aime la passion plus que la méthode. Ce ne fut pas non plus un quelconque vol d’œuvre d’art; ceux-ci ne touchent généralement que l’orgueil de leurs propriétaires, puisque nul ne saura jamais dire la différence d’entre l’original et le double. Le vol du siècle (si on entend par « siècle » une notion temporelle élargie qui peut englober les deux derniers siècles ainsi que le prochain pour une raison qui ne relève que de l’auteur) n’est pas non plus le vol des frères Wright, puisque celui-ci découle plus d’un jeu de mot que du sujet ici entretenu. Non! Le vol du siècle fut effectué par cet humble écrivain en manque de Doritos.
Permettez-moi d’abord de vous expliquer pourquoi un camion de Doritos se verrait-il la cible d’un bouffon dans mon genre. Et bien, premièrement, parce que je suis un bouffon, un bouffon pour qui l’originalité prime sur le bon sens (c’est aussi pourquoi j’aime à sortir les vidanges en vêtements courts, l’hiver). Deuxièmement, parce que, malgré mon frêle physique *ahem* (l’auteur se permet lui-même de tousser, se mettant lui-même dans l’embarras), j’aime bien, de temps à autres, engouffrer une poignée indécente de Doritos dans mon abyssal gorgoton.
Donc, un jour, en proie à un viscéral désir pour une malsaine collation (malsaine par sa quantité, non sa qualité), je vis un camion de livraison tapissé d’un emballage de Doritos de quinze pieds de large, livrant à un quelconque établissement et livré à lui-même. Il était à peu près deux heures dans l’après-midi. Les nombreux passants me regardaient étrangement. Était-ce mon éblouissante beauté qui les intriguait ou cette coulée de salive digne d’un Saint-Bernard? C’est alors que sous un soleil décelant toute cachette que je me dis : « Ha ha! Le crime parfait! »
D’un pas décidé on me vit franchir une multitude d’obstacles (depuis que je suis gamin, chacune des craques d’un trottoir constitue un obstacle) en direction du camion convoité. Plus je comptais les craques du trottoir, plus l’excitation grimpait en moi. Me voici sautant par-dessus une plate-bande. Me voilà me faufilant entre deux marcheurs tout aussi surpris que choqués. J’avançais comme Christophe Colomb aurait aimé avancer en voyant approché trop lentement l’Amérique. Rassurez-vous, mon camion de Doritos n’était pas qu’une illusion d’Inde. Contrairement à mon copain l’explorateur, je découvris ce que j’avais jusque là cherché et que j’avais dû atteindre par-delà un océan de monde et de ciment, parsemé de plate-bande désertes, sous un soleil de plomb. Le camion de Doritos était là, comme ma terre promise m’accueillant.
J’entrai donc à l’intérieur par la porte coulissante laissée ouverte du côté du conducteur (non mais vraiment, le livreur tenait absolument à se faire voler. Tout s’éclaircit maintenant. Je ne suis qu’un outil du destin). J’allai à l’arrière, ouvris une caisse et en tira un sac de Doritos épicé. Je l’ouvris d’un geste vif digne d’une publicité et commençai à m’empiffrer goulûment. Je retournai alors à l’avant et m’assis derrière le volant. Le petit ange de ma conscience, qui, comme dans les Pierrafeu, apparut au-dessus de mon épaule droite, me demanda alors pourquoi après avoir déjà volé un sac de Doritos il me fallait désormais en voler un camion presque entier (n’oubliez pas que le livreur était déjà en train d’en livrer lorsque j’arrivai. Veuillez s’il-vous-plait omettre le fait que la porte arrière aurait dû être ouverte sans que je n’en aie fait mention). Comme il se devait, au-dessus de mon épaule gauche apparut le petit démon de ma conscience qui me dit alors dans le joual la plus vil que j’avais jusqu’à ce jour entendu, et que je dois même aujourd’hui censurer, quelque chose signifiant à peu près ceci : « N’écoute pas cet… ange. C’est un… Prend le … de camion. Bla bla bla… » J’écoutai donc celui des deux qui ne m’avaient pas posé de questions, parce que tout le monde sait bien que dans le cas d’un vol de croustille et∕ou de camion, on ne répond aux questions qu’en la présence de son avocat. Mon avocat étant soit inexistant, soit ignorant du fait qu’il était mon avocat, et dans les deux cas absent, je m’abstins de répondre à la question de l’ange et appuyai fortement sur l’accélérateur. « Le crime parfait » répétai-je, la bouche pleine.
On qualifie généralement de crime parfait cet acte illégal pour lequel un homme ou une femme s’en tire sans châtiment. Est-ce là une réelle satisfaction? Je ne saurais dire, puisque par un concours extraordinaire de circonstances (la lumière éclatante du jour, les nombreux passants comme témoins et le poste de police de l’autre côté de la rue), je fus arrêté. Je qualifie néanmoins mon acte de « parfait », puisque contrairement à ces criminels qui doivent constamment récidiver, j’ai eu tout à fait ce que je voulais. J’hésite toutefois à qualifier mon acte de crime, puisqu’on me le fit payer cher (de la prison, une amende et des travaux communautaires dans les écoles dans le cadre de la campagne « Vollé, cé pa cool! »). Je peux sans le moindre doute dire que c’était là le sac de Doritos le plus coûteux que j’aie jamais acheté, mais il était de loin le plus épicé.
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